Prévenir plutôt que subir : la prochaine révolution contre le cancer

Pr David Smadja Chef de service du laboratoire d’hématologie de l’Hôpital Européen Georges Pompidou Directeur de l’équipe 7 « Endotheliopathy and Hemostasis disorders » du PARCC (Inserm et Université Paris Cité). Président de la Fédération Nationale Syndicale des Biologistes Praticiens Hospitaliers et Hospitalo-Universitaires Responsable de la commission santé du Think Tank Le Laboratoire de la république

Prévenir plutôt que subir : la prochaine révolution contre le cancer

Chaque année, la recherche repousse un peu plus les frontières de la cancérologie.

Les thérapies ciblées, l'immunothérapie, les progrès de la chirurgie ont profondément transformé le pronostic de nombreux cancers.

Pourtant, une réalité demeure largement méconnue : après le cancer, la thrombose est la deuxième cause de mortalité chez les patients atteints de cancer.

Cette complication touche près d'un patient sur cinq au cours de son parcours de soins. Elle entraîne des hospitalisations, complique les traitements, altère la qualité de vie et reste responsable de nombreux décès évitables. La thrombose n'est pas seulement une complication du cancer : elle en est l'une des conséquences directes.

Cette nouvelle vision ouvre un immense champ d'action : celui d'une prévention personnalisée de la thrombose.

Les anticoagulants peuvent sauver des vies, mais encore faut-il savoir à qui les proposer, à quel moment de l'évolution du cancer, à quelle dose et pour quelle durée.

C'est tout l'enjeu de la médecine de précision.

Les travaux de la professeure Anna Falanga ont ouvert une voie prometteuse : utiliser des tests de coagulation non seulement pour prédire le risque de thrombose, mais aussi l'évolution du cancer lui-même.

Dans des travaux en cours de publication, notre équipe montre que l'un de ces tests, la génération de thrombine, pourrait identifier les patients présentant un risque plus élevé de récidive après un cancer du poumon. Une avancée qui ouvre la voie à une prévention plus personnalisée, adaptée au risque propre de chaque patient. Les biomarqueurs permettent d'aller plus loin.

Les travaux de la professeure Isabelle Mahé ont également montré qu'il est essentiel d'évaluer à la fois le risque de récidive de thrombose et celui de saignement afin de proposer le bon traitement, au bon patient, au bon moment.

C'est tout le sens de la médecine de précision.

Parallèlement, d'autres approches émergent.

Ces recherches illustrent une transformation profonde de la médecine. Les biomarqueurs ne servent plus uniquement à diagnostiquer une maladie. Ils deviennent des outils d'anticipation. Mais cette révolution dépasse largement la thrombose et même le cancer.

Pendant des décennies, notre système de santé s'est organisé autour d'un modèle simple : attendre que la maladie apparaisse, puis mobiliser toutes nos ressources pour la traiter. Ce modèle a permis des progrès extraordinaires, mais il atteint aujourd'hui ses limites face au vieillissement de la population, aux maladies chroniques et aux contraintes qui pèsent sur notre système de santé.

Une nouvelle médecine est en train de naître. Grâce aux biomarqueurs, à la biologie médicale, aux données de santé et à l'intelligence artificielle, nous devons passer progressivement d'une médecine réactive à une médecine prédictive.

Demain, il ne s'agira plus seulement de diagnostiquer un cancer ou de choisir le meilleur traitement. Il s'agira d'anticiper les complications avant qu'elles ne surviennent, de détecter les patients les plus fragiles, de personnaliser les stratégies de prévention et d'adapter les parcours de soins en temps réel.

C'est cette vision du système de santé que je défends dans le livre La République de la prévention (LEH édition). La prévention ne peut plus être considérée comme un simple complément du soin. Elle doit devenir le cœur même de notre politique de santé.

Un système de santé capable d'utiliser les données, l'intelligence artificielle et les innovations biologiques pour anticiper plutôt que réparer. Non pas remplacer les professionnels de santé par des algorithmes, mais leur donner les moyens de détecter plus tôt les signaux faibles, d'intégrer des milliers de données biologiques impossibles à analyser seul et de proposer une prévention véritablement personnalisée.

Le véritable progrès médical ne sera plus seulement de traiter plus efficacement les cancers. Il sera d'anticiper leurs complications, de prévenir leurs récidives et de personnaliser la prévention grâce aux biomarqueurs, aux données et à l'intelligence artificielle.

Cent numéros de Vaincre le Cancer témoignent d'un formidable chemin parcouru. Puissent les cent prochains raconter l'avènement d'une médecine qui saura autant prévenir que guérir.

Car la prévention n'est plus seulement une politique de santé publique : elle devient une véritable technologie médicale. Et c'est probablement là que se jouera l'une des prochaines grandes victoires contre le cancer.

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