diabète et cancer : l'impact du contrôle de la glycémie sur la survie

Par le Professeur Jean-Pierre Riveline Endocrinologue et diabétologue Responsable de service du CUDC (Centre Universitaire du Diabète et de ses Complications) Hôpital Lariboisière (Paris)

En résumé Le diabète et le cancer sont deux maladies très répandues qui coexistent souvent chez les mêmes personnes. Un mauvais contrôle du taux de sucre dans le sang (la glycémie) peut aggraver le pronostic du cancer. Des nouveaux outils comme la mesure du glucose en continu pourraient aider à mieux soigner les patients atteints des deux maladies à la fois.

diabète et cancer : l'impact du contrôle de la glycémie sur la survie

1. Pourquoi le diabète et le cancer vont-ils souvent ensemble ?

Le diabète (surtout le diabète de type 2) et le cancer sont deux des maladies chroniques les plus fréquentes dans le monde. Ces dernières décennies, de plus en plus de personnes vivent avec les deux pathologies. Ce n'est pas un hasard : ces deux maladies partagent plusieurs facteurs de risque communs à savoir, le vieillissement de la population, l'obésité et la sédentarité, une alimentation déséquilibrée et une inflammation chronique de bas grade (une inflammation silencieuse qui dure longtemps) (figure 1).

2. Comment un taux de sucre trop élevé favorise-t-il le cancer ?

L'hyperglycémie (taux de sucre trop élevé dans le sang) favorise le développement et l'agressivité des tumeurs via plusieurs mécanismes.

Voici les principaux.

L'effet Warburg : les cellules cancéreuses raffolent du sucre

Les cellules cancéreuses ont une caractéristique étrange : même quand l'oxygène est disponible, elles préfèrent produire leur énergie à partir du glucose (sucre) par un processus appelé glycolyse. C'est ce qu'on appelle l'effet Warburg. En cas d'hyperglycémie, les cellules tumorales ont encore plus de carburant à disposition pour se multiplier rapidement.

L'insuline et les hormones de croissance stimulent les tumeurs

Le diabète de type 2 s'accompagne souvent d'un excès d'insuline dans le sang (hyperinsulinémie). Or, l'insuline active des voies moléculaires qui stimulent la multiplication des cellules. Ces voies sont souvent suractivées dans de nombreux cancers.

L'inflammation chronique et le stress oxydatif

Le diabète est associé à une inflammation chronique avec production de cytokines inflammatoires. Ces substances peuvent endommager l'ADN, favoriser la croissance des vaisseaux sanguins nourrissant la tumeur et affaiblir le système immunitaire.

Un système immunitaire affaibli L'hyperglycémie perturbe le fonctionnement des cellules immunitaires : les lymphocytes T (chargés de détruire les cellules cancéreuses) sont moins efficaces.

3. Le diabète aggrave-t-il vraiment le pronostic du cancer ?

Oui, de nombreuses études le confirment. Voici les principaux enseignements de la littérature scientifique :

  • Les patients vivant avec un diabète et atteints de cancer ont, en moyenne, un risque de décès lié au cancer augmenté de 20 à 25 % par rapport aux patients non diabétiques.
  • La mortalité par cancer chez les personnes diabétiques de type 2 est 30 à 50 % plus élevée que dans la population générale, notamment pour les cancers digestifs et pancréatiques.
  • Une glycémie à jeun élevée (≥ 126 mg/dL) est associée à un risque de décès par cancer multiplié par 1,4 par rapport à une glycémie normale.

En revanche, un bon contrôle de la glycémie est associé à de meilleures chances de survie, moins de récidives et une réponse améliorée aux traitements anticancéreux.

Quels cancers sont les plus concernés ?

Cancer du pancréas, cancer du foie (CHC), cancer colorectal, cancer du sein, cancer de l'endomètre (utérus) : ces cancers sont clairement aggravés par le diabète.

4. Le diabète complique aussi les traitements du cancer

Le diabète complique la prise en charge thérapeutique, et inversement, les traitements anticancéreux peuvent déstabiliser la glycémie.

La chimiothérapie est moins efficace en cas d'hyperglycémie

Des études précliniques et cliniques montrent que l'hyperglycémie peut réduire l'efficacité de la chimiothérapie (en favorisant un environnement pro-inflammatoire) et augmenter ses effets secondaires (problèmes rénaux, vasculaires, neurologiques).

Les traitements anticancéreux peuvent provoquer du diabète

Le problème est bidirectionnel : les traitements eux-mêmes peuvent perturber la glycémie.

  • Les corticostéroïdes (utilisés pour réduire les nausées, l'inflammation...) sont la cause principale d'hyperglycémie sous traitement.
  • Les inhibiteurs de mTOR (everolimus) augmentent la résistance à l'insuline.
  • Les immunothérapies peuvent, rarement (0,2 à 1,9 % des cas), provoquer un diabète auto-immun sévère nécessitant de l'insuline à vie.
  • Certaines chimiothérapies (anthracyclines, taxanes, sels de platine) perturbent également le métabolisme du glucose.

5. Les médicaments contre le diabète peuvent-ils aider contre le cancer ?

Certains médicaments antidiabétiques semblent avoir des effets bénéfiques sur le cancer, au-delà de leur simple action sur la glycémie.

La metformine : C'est le médicament le plus étudié. Des études observationnelles rapportent une incidence plus faible de cancers colorectaux, pancréatiques et du sein chez les patients diabétiques sous metformine par rapport à d'autres médicaments. Les analogues du GLP-1 (Liraglutide, Sémaglutide, Tirzepatide...) : Ils montrent des effets antiprolifératifs en laboratoire, mais les données cliniques restent à confirmer. Les inhibiteurs de SGLT-2 (Gliflozines) : En réduisant la disponibilité du glucose pour les cellules, ils pourraient théoriquement limiter la croissance tumorale. Des données observationnelles suggèrent une réduction du risque de cancers pulmonaires et ovariens, mais ces résultats encourageants doivent être confirmés.

Ces pistes sont prometteuses mais nécessitent encore des études prospectives solides avant de modifier les recommandations cliniques.

6. La mesure continue du glucose : un outil d'avenir en oncologie ?

Pendant longtemps, le contrôle du diabète reposait essentiellement sur l'HbA1c, un marqueur qui reflète la moyenne de la glycémie sur 3 mois. Mais chez les patients atteints de cancer, ce marqueur a des limites importantes : - Il peut être faussé par l'anémie, les transfusions ou la chimiothérapie. - Il ne reflète pas les fluctuations du glucose au quotidien (hyperglycémies ponctuelles, hypoglycémies nocturnes...).

Qu'est-ce que la mesure continue du glucose (MCG) ?

La MCG est un petit capteur placé sous la peau qui mesure la concentration de glucose en continu, 24 h/24. Il permet d'obtenir des informations beaucoup plus riches qu'une simple prise de sang.

Quels bénéfices chez les patients atteints de cancer ?

Les études disponibles, encore peu nombreuses, suggèrent que la MCG peut : • Réduire les épisodes d'hypoglycémie, particulièrement dangereux chez les patients fragiles sous chimiothérapie. • Détecter précocement les hyperglycémies induites par les corticostéroïdes. • Améliorer le contrôle glycémique pendant les cycles de chimiothérapie. • Améliorer les résultats post-opératoires (cicatrisation, complications, durée d'hospitalisation) après chirurgie.

7. Comment gérer concrètement le diabète chez un patient atteint de cancer ?

La prise en charge doit être personnalisée et multidisciplinaire, en associant oncologues et diabétologues.

Adapter les objectifs glycémiques au pronostic • Pronostic favorable (cancer curable, longue espérance de vie) : viser un contrôle strict pour éviter les complications à long terme. • Pronostic réservé (maladie avancée, espérance de vie limitée) : objectifs moins stricts pour préserver la qualité de vie et éviter les hypoglycémies. Moins de contraintes thérapeutiques.

Situations qui justifient le recours à la MCG • Traitements à fort impact glycémique : corticostéroïdes, inhibiteurs de mTOR • HbA1c peu fiable : anémie, transfusions fréquentes • Variabilité glycémique importante ou hypoglycémies non ressenties • Après une chirurgie digestive (gastrectomie, résection colorectale) ou en nutrition entérale

8. La détresse : une entité à considérer

La détresse liée au diabète est définie par le fardeau que représente le stress, les craintes ou encore les émotions liées à la gestion du diabète au quotidien. Elle est considérée comme le facteur de santé psychosocial le plus important dans la gestion d’un diabète. Les innovations thérapeutiques récentes résolvent en partie les nombreux problèmes liés au diabète. Cependant, le poids que représente la maladie chronique persiste et un haut niveau de détresse est souvent observé. Le cancer est à ce titre comparable au diabète, à savoir une maladie chronique. Il est particulièrement important de redonner suffisamment de place à l’évaluation à la prise en charge de la dimension émotionnelle de ces deux pathologies dans la pratique clinique courante.

Conclusion : ce qu'il faut retenir

Les 5 messages clés - 1. Le diabète, notamment de type 2, augmente le risque de plusieurs cancers et aggrave leur pronostic.
- 2. L'hyperglycémie favorise la croissance tumorale via plusieurs mécanismes : effet Warburg, stimulation hormonale, inflammation, affaiblissement immunitaire.
- 3. Un mauvais contrôle glycémique réduit l'efficacité des traitements anticancéreux (chimiothérapie, immunothérapie) et augmente leurs effets secondaires.
- 4. Certains médicaments antidiabétiques (metformine notamment) pourraient avoir des effets protecteurs contre le cancer, bénéfices à confirmer.
- 5. La mesure continue du glucose (MCG) est un outil prometteur pour personnaliser la prise en charge glycémique en oncologie.

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